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Cours martiales et ségrégation: les secrets de la Parcelle E
: un cimetière américain clandestin en Picardie


Par Roger Martin*

Mercredi 27 août 2008




Roger Martin, Jusqu'à ce que mort s'ensuive, Le Cherche Midi, mars 2008.

* Ecrivain, Roger Martin est l'auteur de romans noirs, de documents et de scénarios de B.D. Spécialiste de l'extrême droite (Main basse sur Orange, Skinheads), et des Etats-Unis (AmeriKKKa, Voyage dans l'Internationale néo-fasciste, L'Empire du mal? Dictionnaire iconoclaste des Etats-Unis), il vient de publier un gros roman noir (Jusqu'à ce que mort s'ensuive) évoquant en partie les faits relatés dans cette enquête.
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Le mystère du Cimetière des hommes perdus

Les grands cimetières sous la lune où reposent des soldats étrangers, essentiellement anglo-saxons, ne sont pas rares sur le sol français. Normandie, Bretagne, Picardie, Nord, Lorraine, Alsace en témoignent.

Les plus importants hébergent des soldats tués au cours de la Première Guerre mondiale.

Parmi les cimetières américains installés en France, il en est un, pourtant, qui présente une bien sinistre originalité.

Officiellement, l'Oise-Aisne American Cemetery and Memorial, aménagé en 1921 et situé à deux kilomètres de Fère-en-Tardenois, dans le département de l'Aine, n'est qu'un cimetière militaire américain consacré aux morts de 14-18 parmi d'autres. Ses quatre parcelles, parfaitement entretenues, accueillent en effet les tombes de 6012 soldats morts au combat ou accidentellement, cependant qu'un mausolée impressionnant perpétue le souvenir de 241 soldats dont les corps n'a jamais été retrouvés.

Pourtant, au-delà de l'intérêt sentimental ou historique qu'il présente pour les descendants des victimes et des passionnés d'Histoire, c'est ailleurs qu'il faut rechercher ses particularités

Fin 1948, en effet, de l'autre côté de la petite route qui en assure l'accès, au-delà des bureaux d'accueil officiels, régna pendant quelques semaines une activité aussi intense que mystérieuse. A l'écart du village de Seringes et Nesle, à une période de l'année peu propice aux visites, des aménagements furent ainsi entrepris sans susciter la moindre interrogation. Le périmètre constituant une enclave américaine en sol français, qui aurait pu d'ailleurs s'étonner de travaux apparemment banals?

Derrière l'accueil, protégée par des haies, un mur et un grillage, auxquels s'ajouteront plus tard un système d'alerte et des chiens, s'étend depuis cette date, ombragée par des pins et des lauriers, une petite clairière de soixante mètres sur quinze environ. Dans la pelouse, impeccablement tondue, on peut remarquer, à fleur de sol, un alignement sur quatre rangs de petites dalles de marbre d'à peine quelques centimètres d'épaisseur. Anonymes, simplement gravées d'un numéro. Cet espace, dont l'existence n'est pas reconnue, c'est la Parcelle E, et les dalles sont au nombre de 96.

Gisent là les restes de 96 soldats américains exécutés en Europe (Angleterre, France, Italie) ou en Afrique du nord (Tunisie, Libye) entre 1943 et 1945. A l'exception d'une poignée d'entre eux, passés par les armes, les autres ont été pendus au terme d'un procès souvent expéditif devant une cour martiale américaine. Jugés coupables de crimes divers, meurtres, viols, attaques à main armée.

Sur les 96 soldats inhumés à l'origine, 80 étaient noirs, 13 blancs, 2 hispaniques, le dernier indien navajo. Une disproportion qui n'échappera qu'à ceux qui oublieraient qu'à l'époque des faits, les Noirs ne représentaient que 8% des effectifs d'une armée américaine qui, à l'image d'une bonne partie du pays, pratiquait la ségrégation, jusque dans la collecte du sang recueilli pour les transfusions dans les hôpitaux militaires.

Au printemps suivant, la Parcelle E connut donc le regroupement, dans le plus grand secret, de la plupart des soldats exécutés au cours de la Seconde Guerre mondiale, classés dans les documents internes de l'Armée sous l'étiquette "Morts indignes".

Soixante ans plus tard, le surintendant qui veille sur les lieux et reçoit très aimablement les visiteurs, nie encore haut et fort l'existence de ce cimetière de la honte. A l'instar du haut-commandement de l'Armée dans ses réponses aux demandes le concernant. Il n'existe donc pas officiellement de carré d'infamie dans un des plus grands cimetières américains de la Première Guerre mondiale.


Emmett Till à 13 ans et son cadavre quelques mois plus tard lors de l'enterrement

Une situation semblable a longtemps prévalu outre-Manche. Il aura fallu plusieurs décennies pour que soit attestée l'existence d'une parcelle réservée au même usage sur le sol anglais. A l'écart des morts honorables, le cimetière de Brookwood a pourtant eu, lui aussi, son carré d'infamie, la Parcelle X, où reposaient les corps de soldats exécutés à la prison militaire de Shepton Mallet. 18 exactement, dont 12 noirs et 2 latinos, avant que 17 d'entre eux ne fussent transférés en 1949 à Oise-Aisne, la dépouille du 18e, David Cobb, un jeune noir, ayant été rapatriée en Alabama en 1949, suite à une erreur administrative.

Louis Guilloux : un écrivain en cour martiale

J'avais eu vent de l'existence de la Parcelle E par un de ces concours de circonstances dont profitent parfois, quasi miraculeusement, les historiens, les chercheurs et les romanciers dont la matière littéraire est la réalité, sans engranger pour autant de preuve définitive. Un ouvrage paru aux Etats-Unis puis traduit en France est venu transformer mon hypothèse en certitude. Alice Kaplan, universitaire de renom, spécialiste de littérature française, auteur d'un essai sur Brasillach, venait de consacrer au grand Louis Guilloux, l'auteur de La Maison du peuple et de Cripure, son dernier ouvrage, . C'est qu'en effet, sa parfaite connaissance de l'anglais avait valu à Guilloux une place de traducteur officiel de l'Armée américaine en Bretagne lors de quatre procès en cour martiale.


Bob Dylan: The Death of Emmett Till dans l'album



hommage de la poétesse Marilyn Nelson à Emmett Till (un parmi des dizaines venus de toutes les régions des États-Unis)

Une expérience traumatisante, dont il avait tiré un roman témoignage, , dans lequel il relatait, en modifiant l'identité des principaux protagonistes, les procès de trois soldats noirs (tous pendus) et celui d'un officier blanc (acquitté). Alice Kaplan, qui a eu accès aux sources de l'Armée, a rétabli les identités et confirmé que les corps de ces trois soldats avaient été transférés en 1949 dans la Parcelle E.

Crime et génétique

Bien que la plupart des familles n'aient jamais su exactement où se trouvaient les restes de leurs parents, les autorités américaines ayant gardé un silence pudique sur les circonstances des morts ("…décès du à une faute volontaire de…"), certaines tombes avaient livré néanmoins leur secret avant le travail d'Alice Kaplan et le déclassement de documents secrets de l'Armée.

Ce fut ainsi le cas pour Louis Till.
Incorporé en mars 1943, Louis Till servait en Italie lorsqu'il fut arrêté avec un complice et accusé du viol de deux femmes et du meurtre d'une troisième. Condamné à mort par une cour martiale, il fut pendu en juillet 1945, après quelques semaines de détention dans le camp de rétention d'Aversa, près de Pise, où il côtoya le poète Ezra Pound, qui l'évoquera aux vers 171-173 du Chant 74 de ses Cantos: "Till a été pendu hier/pour meurtre et viol et barbarie…".


Emmett Till et sa mère quelques mois avant l'assassinat



Meeting de protestation contre le meurtre d'Emmett Till et les violences racistes à l'appel de la section de la Confection du syndicat CIO

Au moment de l'exécution, Till était divorcé de Mamie Cathan Mobley dont il avait eu un fils en 1941. Les autorités se contentèrent de l'informer que la mort de son ex-mari était "consécutive à une faute volontaire". La vérité, elle ne l'apprendra que plus de dix ans plus tard lors du simulacre de procès où ne seront pas réellement jugés les assassins de son fils Emmett.

Elevé par sa mère à Chicago, le jeune garçon avait été envoyé le 21 août 1955 en vacances chez son grand-père, à Money, au Mississippi. Le 28, il était enlevé dans la soirée, par des hommes qui lui reprochaient un comportement incorrect à l'égard d'une femme blanche. La nuit qui suivit, il sera torturé, énucléé de l'œil gauche, étranglé avec du fil de fer barbelé. De son cadavre, repêché dans le Mississippi, le cou toujours bardé de fil de fer, on ne retirera pas moins de dix balles de calibre .45.

Ses assassins présumés seront jugés le mois suivant, acquittés triomphalement par un jury entièrement blanc, non sans qu'une violente campagne du Ku Klux Klan n'ait rappelé que mauvais sang ne pouvait mentir. Le fils d'"un nègre violeur et assassin, pendu pendant la Seconde Guerre mondiale", ne pouvait que lui ressembler. On ne sut pas à l'époque d'où le K.K.K. tenait cette information classée secrète. Il faudra attendre la décennie suivante pour apprendre que la fuite provenait du sénateur James Oliver Eastland. Démocrate du Sud, ségrégationniste et antisémite avoué, dont l'Histoire a retenu qu'il avait affirmé au président Johnson que les marcheurs de la liberté Schwerner, Chaney et Goodman, assassinés le 21 juin 1964, "étaient tranquillement repartis à Chicago après avoir semé la merde".


Eddie Slovik à l'époque des faits

Ce n'est qu'alors que la mère d'Emmett Till apprendra la vérité sur la fin tragique du seconde classe Louis Till. Après l'assassinat de l'adolescent, une enquête parallèle à celle de la police raciste sera menée par la N.A.A.C.P et son représentant le plus éminent dans la région, Medgar Evers. Ironie du sort? Celui-ci sera assassiné à son tour en juin 1963, par un membre du Klan, Byron de la Beckwith, lequel sera acquitté triomphalement à deux reprises. Il faudra attendre un nouveau procès, en 1994, pour qu'il soit enfin condamné!

La mort d'Emmett Till, comme celle plus tard de Medgar Evers, a suscité une véritable onde de choc et accéléré le processus d'intégration. Tous deux seront l'objet d'études, de livres, de films, de chansons et de poèmes. Parmi les plus célèbres, The Death of Emmett Till et Only A Pawn In Their Games de Bob Dylan.

L'exécution du soldat Slovik

Si l'immense majorité des soldats exécutés étaient Noirs, quelques-uns furent des Blancs. Le plus célèbre, Eddie Donald Slovik, a trouvé la mort sous les balles d'un peloton d'exécution. C'était le 31 janvier 1945, à Sainte Marie aux Mines, en Alsace. Slovik présente la caractéristique unique d'être le seul soldat américain exécuté pour désertion. Sur plusieurs centaines de jugements rendus par les cours martiales qui eurent à juger des soldats américains coupables de désertion au cours de la Seconde Guerre mondiale - les historiens chiffrent leur nombre à environ se traduisirent par la peine capitale. Slovik fut le seul à qui elle fut appliquée. Juste avant de passer devant le peloton d'exécution, il déclara sobrement: "Ils ne me fusillent pas parce que j'ai déserté - des milliers de gars l'ont fait avant moi. Ils me fusillent pour un pain que j'ai volé quand j'avais 12 ans".


Le rapatriement des restes d'Eddie Slovik




Le rapatriement des restes d'Eddie Slovik



Les restes d'Eddie Slovik enfin inhumés près de ceux de sa femme

En 1960, Frank Sinatra ayant annoncé qu'il allait porter à l'écran L'Exécution du deuxième classe Slovik, une enquête de William Bradford Huie (qui avait consacré une enquête fouillée à l'assassinat d'Emmett Till), sur un scénario d'Albert Maltz, un des Dix d'Hollywood, les victimes les plus célèbres du maccarthysme, une tempête de protestations et de pressions des milieux militaires et "patriotiques" fit capoter le projet. Il faudra attendre quatorze années pour qu'un téléfilm avec Martin Sheen puisse enfin être tourné. Pendant plusieurs décennies, la veuve et la famille de Slovik solliciteront le pardon présidentiel. Les sept présidents, démocrates et républicains confondus, qui se succèderont, leur opposeront la même fin de non-recevoir. Seule et amère victoire de la famille, les restes d'Eddie Slovik finiront par quitter la Parcelle E pour être rapatriés au Woodmere Cemetary de Detroit, au Michigan.

Non sans une dernière ironie du sort. Le 10 juillet 1987, des fuites permettent à la presse d'annoncer qu'ils ont été égarés pendant le transfert de France. Les autorités sont obligées de confirmer. On finira par les retrouver à San Francisco et l'inhumation pourra enfin avoir lieu.

Aujourd'hui, les choses ont commencé à bouger. Grâce aux travaux d'historiens, de l'universitaire Alice Kaplan, de l'auteur de ces lignes, des familles, aidées par des mouvements noirs et progressistes entreprennent aux États-Unis un long combat pour le rapatriement des corps et l'étude objective d'une période où l'armée américaine pratiquait la ségrégation, non seulement dans la vie quotidienne des troupes, mais aussi dans ses cours de justice et où l'inégalité devant le châtiment était la règle.


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