Les grands cimetières sous la lune où reposent des soldats étrangers, essentiellement anglo-saxons, ne sont pas rares sur le sol français. Normandie, Bretagne, Picardie, Nord, Lorraine, Alsace en témoignent. Les plus importants hébergent des soldats tués au cours de la Première Guerre mondiale. Parmi les cimetières américains installés en France, il en est un, pourtant, qui présente une bien sinistre originalité. Officiellement, l'Oise-Aisne American Cemetery and Memorial, aménagé en 1921 et situé à deux kilomètres de Fère-en-Tardenois, dans le département de l'Aine, n'est qu'un cimetière militaire américain consacré aux morts de 14-18 parmi d'autres. Ses quatre parcelles, parfaitement entretenues, accueillent en effet les tombes de 6012 soldats morts au combat ou accidentellement, cependant qu'un mausolée impressionnant perpétue le souvenir de 241 soldats dont les corps n'a jamais été retrouvés. Pourtant, au-delà de l'intérêt sentimental ou historique qu'il présente pour les descendants des victimes et des passionnés d'Histoire, c'est ailleurs qu'il faut rechercher ses particularités Fin 1948, en effet, de l'autre côté de la petite route qui en assure l'accès, au-delà des bureaux d'accueil officiels, régna pendant quelques semaines une activité aussi intense que mystérieuse. A l'écart du village de Seringes et Nesle, à une période de l'année peu propice aux visites, des aménagements furent ainsi entrepris sans susciter la moindre interrogation. Le périmètre constituant une enclave américaine en sol français, qui aurait pu d'ailleurs s'étonner de travaux apparemment banals? Derrière l'accueil, protégée par des haies, un mur et un grillage, auxquels s'ajouteront plus tard un système d'alerte et des chiens, s'étend depuis cette date, ombragée par des pins et des lauriers, une petite clairière de soixante mètres sur quinze environ. Dans la pelouse, impeccablement tondue, on peut remarquer, à fleur de sol, un alignement sur quatre rangs de petites dalles de marbre d'à peine quelques centimètres d'épaisseur. Anonymes, simplement gravées d'un numéro. Cet espace, dont l'existence n'est pas reconnue, c'est la Parcelle E, et les dalles sont au nombre de 96. Gisent là les restes de 96 soldats américains exécutés en Europe (Angleterre, France, Italie) ou en Afrique du nord (Tunisie, Libye) entre 1943 et 1945. A l'exception d'une poignée d'entre eux, passés par les armes, les autres ont été pendus au terme d'un procès souvent expéditif devant une cour martiale américaine. Jugés coupables de crimes divers, meurtres, viols, attaques à main armée. Sur les 96 soldats inhumés à l'origine, 80 étaient noirs, 13 blancs, 2 hispaniques, le dernier indien navajo. Une disproportion qui n'échappera qu'à ceux qui oublieraient qu'à l'époque des faits, les Noirs ne représentaient que 8% des effectifs d'une armée américaine qui, à l'image d'une bonne partie du pays, pratiquait la ségrégation, jusque dans la collecte du sang recueilli pour les transfusions dans les hôpitaux militaires. Au printemps suivant, la Parcelle E connut donc le regroupement, dans le plus grand secret, de la plupart des soldats exécutés au cours de la Seconde Guerre mondiale, classés dans les documents internes de l'Armée sous l'étiquette "Morts indignes". Soixante ans plus tard, le surintendant qui veille sur les lieux et reçoit très aimablement les visiteurs, nie encore haut et fort l'existence de ce cimetière de la honte. A l'instar du haut-commandement de l'Armée dans ses réponses aux demandes le concernant. Il n'existe donc pas officiellement de carré d'infamie dans un des plus grands cimetières américains de la Première Guerre mondiale.
Louis Guilloux : un écrivain en cour martiale J'avais eu vent de l'existence de la Parcelle E par un de ces concours de circonstances dont profitent parfois, quasi miraculeusement, les historiens, les chercheurs et les romanciers dont la matière littéraire est la réalité, sans engranger pour autant de preuve définitive. Un ouvrage paru aux Etats-Unis puis traduit en France est venu transformer mon hypothèse en certitude. Alice Kaplan, universitaire de renom, spécialiste de littérature française, auteur d'un essai sur Brasillach, venait de consacrer au grand Louis Guilloux, l'auteur de La Maison du peuple et de Cripure, son dernier ouvrage, . C'est qu'en effet, sa parfaite connaissance de l'anglais avait valu à Guilloux une place de traducteur officiel de l'Armée américaine en Bretagne lors de quatre procès en cour martiale.
Crime et génétique Bien que la plupart des familles n'aient jamais su exactement où se trouvaient les restes de leurs parents, les autorités américaines ayant gardé un silence pudique sur les circonstances des morts ("…décès du à une faute volontaire de…"), certaines tombes avaient livré néanmoins leur secret avant le travail d'Alice Kaplan et le déclassement de documents secrets de l'Armée. Ce fut
ainsi le cas pour Louis Till.
Elevé par sa mère à Chicago, le jeune garçon avait été envoyé le 21 août 1955 en vacances chez son grand-père, à Money, au Mississippi. Le 28, il était enlevé dans la soirée, par des hommes qui lui reprochaient un comportement incorrect à l'égard d'une femme blanche. La nuit qui suivit, il sera torturé, énucléé de l'œil gauche, étranglé avec du fil de fer barbelé. De son cadavre, repêché dans le Mississippi, le cou toujours bardé de fil de fer, on ne retirera pas moins de dix balles de calibre .45. Ses assassins présumés seront jugés le mois suivant, acquittés triomphalement par un jury entièrement blanc, non sans qu'une violente campagne du Ku Klux Klan n'ait rappelé que mauvais sang ne pouvait mentir. Le fils d'"un nègre violeur et assassin, pendu pendant la Seconde Guerre mondiale", ne pouvait que lui ressembler. On ne sut pas à l'époque d'où le K.K.K. tenait cette information classée secrète. Il faudra attendre la décennie suivante pour apprendre que la fuite provenait du sénateur James Oliver Eastland. Démocrate du Sud, ségrégationniste et antisémite avoué, dont l'Histoire a retenu qu'il avait affirmé au président Johnson que les marcheurs de la liberté Schwerner, Chaney et Goodman, assassinés le 21 juin 1964, "étaient tranquillement repartis à Chicago après avoir semé la merde".
La mort d'Emmett Till, comme celle plus tard de Medgar Evers, a suscité une véritable onde de choc et accéléré le processus d'intégration. Tous deux seront l'objet d'études, de livres, de films, de chansons et de poèmes. Parmi les plus célèbres, The Death of Emmett Till et Only A Pawn In Their Games de Bob Dylan. L'exécution du soldat Slovik Si l'immense majorité des soldats exécutés étaient Noirs, quelques-uns furent des Blancs. Le plus célèbre, Eddie Donald Slovik, a trouvé la mort sous les balles d'un peloton d'exécution. C'était le 31 janvier 1945, à Sainte Marie aux Mines, en Alsace. Slovik présente la caractéristique unique d'être le seul soldat américain exécuté pour désertion. Sur plusieurs centaines de jugements rendus par les cours martiales qui eurent à juger des soldats américains coupables de désertion au cours de la Seconde Guerre mondiale - les historiens chiffrent leur nombre à environ se traduisirent par la peine capitale. Slovik fut le seul à qui elle fut appliquée. Juste avant de passer devant le peloton d'exécution, il déclara sobrement: "Ils ne me fusillent pas parce que j'ai déserté - des milliers de gars l'ont fait avant moi. Ils me fusillent pour un pain que j'ai volé quand j'avais 12 ans".
Non sans une dernière ironie du sort. Le 10 juillet 1987, des fuites permettent à la presse d'annoncer qu'ils ont été égarés pendant le transfert de France. Les autorités sont obligées de confirmer. On finira par les retrouver à San Francisco et l'inhumation pourra enfin avoir lieu. Aujourd'hui,
les choses ont commencé à bouger. Grâce
aux travaux d'historiens, de l'universitaire Alice Kaplan,
de l'auteur de ces lignes, des familles, aidées
par des mouvements noirs et progressistes entreprennent aux
États-Unis un long combat pour le rapatriement des
corps et l'étude objective d'une période
où l'armée américaine pratiquait la
ségrégation, non seulement dans la vie
quotidienne des troupes, mais aussi dans ses cours de
justice et où l'inégalité devant le
châtiment était la règle. Abonnez-vous
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