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Corsica: un journaliste au cœur de pierre


Par Didier Daeninckx

Vendredi 19 septembre 2008



Bonifacio, la cité des falaises.


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Il y a quelques jours, je regardais l'Île Rousse s'éloigner et ses contours disparaître dans la brume. Mon séjour dans un des plus beaux endroits du monde, la Corse, avait été rythmé par deux de ces effractions dans le quotidien qu'on appelle les faits divers.

Un voilier de luxe braqué dans une crique près de Porto-Vecchio, tout d'abord, presque sous les fenêtres des amis qui m'accueillaient, à la pointe de la Chiappa. Un commando d'inconnus encagoulés, s'exprimant avec un "fort accent corse" selon la presse, avaient délesté des touristes de luxe de cent cinquante mille euros mis à l'abri dans le coffre du bateau.
Aucune des conversations que je surprît ne plaignait les victimes.

La haute société n'était pas au bout de ses malheurs, puisque dix jours plus tard, le coq en plâtre (ou en porcelaine), de Christian Clavier aurait été noyé dans les eaux aseptisées de la piscine de la villa de rêve que l'ami de Nicolas Sarkozy occupe à la Punta d'Oru. Le principal policier de l'île avait perdu ses plumes suite à l'enquête élyséenne immédiatement instruite sur la disparition du volatile.


Je me doute que Joseph-Guy Poletti n'est pas responsable de la mise en page du mensuel Corsica, mais il aurait pu, en tant que directeur de la rédaction, avoir la décence de faire déplacer le dessin consacré à "l'actualité" et qui fait face à son éditorial consacré aux enfants et à la mort.


Là encore, personne, hormis Camillou, un proche voisin du comédien, ne versa la moindre larme sur le roi du poulailler.

Pour être franc, ces événements avaient égayé mes vacances, et en plus du soleil, j'avais fait le plein d'anecdotes. Tout le bénéfice que je comptais retirer de cette escapade insulaire s'est envolé au milieu de la traversée vers Toulon quand, en manque de lecture, j'ai fait l'acquisition du dernier numéro de la revue Corsica.

Par habitude, j'ai commencé par l'éditorial au titre accrocheur: "L'île où les enfants vont en prison", un texte dans lequel son auteur, Joseph-Guy Poletti, revenait sur un autre fait divers, tragique celui-ci: la mort de Camille, un enfant en bas âge, début août à Bonifacio. On se souvient des circonstances du drame: deux adolescents juchés sur les hauteurs de la ville trompaient leur ennui en faisant rouler des pierres en contrebas, vers un chemin où circulaient les touristes, quand l'une est venue frapper Camille que sa mère tenait dans ses bras.

La compassion que j'éprouvais pour la famille du petit Camille, et la tristesse pour les parents de deux gamins confrontés à la violence du destin, ont fait place à la colère devant l'indignité du texte que j'avais sous les yeux.

Pour expliquer l'inexplicable, Joseph-Guy Poletti ose en effet écrire:

"Ils ont 13 et 14 ans. Ils jetaient des pierres dans le vide. Comme tous les enfants du monde, sauf peut-être ceux qui ont un père magistrat. Qui peut prédire que derrière un carreau brisé, il n'y aura jamais les yeux d'une petite fille à sa fenêtre".

Et il poursuit:

"Antoine et Marc-Antoine ont sans doute voulu affirmer leur présence, montrer qu'ils étaient chez eux, faire peur à des étrangers".

Joseph-Guy Poletti ne se rend même pas compte qu'il accable ceux qu'il croit défendre en leur prêtant la conscience du geste meurtrier, en attribuant un mobile à leur acte.

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Inscription raciste, rue des Remparts à Bonifacio


Et ce n'est pas n'importe lequel: le refus de l'autre, l'affirmation de l'identité, la défense du territoire.

Je suis de ceux qui pensent qu'Antoine et Marc-Antoine n'avaient rien à faire en prison, qu'ils ne devaient pas passer une seule minute à Borgo, mais qu'ils devaient être confrontés à leur irresponsabilité, à leur absence de considération des autres.

Si la réponse immédiate a été la prison, on le doit, pour beaucoup, à la dérive sécuritaire qui s'est emparée de ce pays, depuis dix ans, et dont le dernier avatar est ce fichier Edwige grâce auquel, en hauts-lieux, on rêve de ficher les déviants, les marginaux, les irréductibles, et ceci depuis… leur plus tendre enfance.

Je suis de ceux qui pensent que les gestes de refus de l'Autre sont souvent nourris par la société dans laquelle évoluent ceux qui, trop faibles pour résister, se laissent aller au malheur des pensées puis au malheur des gestes. Ces idées ne naissent pas dans le néant : j'aime Bonifacio, mais elle me fait honte quand dix fois, vingt fois, je lis sur ses murs ce slogan "IAF: I ARABI FORA", (Les Arabes dehors).

On ne doit pas mettre les enfants en prison, ni ceux de l'île ni ceux du continent. Mais on leur trace le pire chemin quand on laisse s'exprimer l'intolérance dans ses rues, quand dans les journaux on tente de justifier un acte tragique qui a anéanti trois familles, continentale et corses mêlées, par le refus de l'Etranger.




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